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Un autre bonheur

Charles Delhez sj –

Le bonheur est essentiel, le bonheur pour tous. Or, notre société est de plus en plus inégalitaire. La croissance est à plusieurs vitesses : tortue pour les plus pauvres et lapin pour les plus riches. Les chiffres sont sans appel : le fossé s’élargit ; seuls les plus fortunés profitent vraiment de la croissance. Certes, je dépense beaucoup, diront certains, mais cela profite à ceux à qui je donne du travail. Dans les faits, augmenter son train de vie ou, au niveau sociétal, le PIB, ne fait pas le bonheur de tous. La richesse ne ruisselle pas vers le bas, contrairement à l’idée reçue. L’urgence, tant au niveau individuel que mondial, est de mieux répartir ce que l’on possède déjà.

En outre, le bonheur individuel n’est pas automatiquement corrélé à la croissance économique, telle que calculée aujourd’hui. Les règles du PIB, en effet, invisibilisent les coûts sociaux et environnementaux de cette croissance. Les économistes montrent qu’à partir d’un certain niveau de revenus par habitant, les sociétés continuent de s’enrichir sans pour autant augmenter le bien-être de chacun. C’est le paradoxe d’Easterlin. Bien sûr, il y a un seuil minimum en dessous duquel ce bonheur est compromis, mais au-delà de ce seuil, la croissance n’est plus corrélée avec le bien-être individuel. Ce qui devient alors l’essentiel pour augmenter le bonheur, ce sont les relations humaines : l’amour, l’amitié, et la famille. Bref, tout ce qui est humain.

Grâce au livre de Timothée Parrique, Ralentir ou périr, l’économie de la décroissance (Seuil 2022), le mot suffisance a pris pour moi une nouvelle signification. Il était synonyme d’orgueil, de satisfaction de soi. Il est passé dans la sphère économique où il peut remplacer celui de décroissance. Nous consommons en effet plus que le nécessaire pour bien vivre. Les gadgets sans cesse plus nombreux ne nous rendent pas plus heureux, mais assurent la croissance du système. L’idéal serait une société de la suffisance.

Que de chiffres inquiétants dans ce livre ! Culpabilisant, dira-t-on. Sans concession, en tous les cas. Les objectifs sont clairs : redistribuer les richesses et sauver la planète, deux conditions sine qua non du bien-être pour tous. Toute économie qui dégrade ses écosystèmes scie la branche sur laquelle elle repose, affirme Timothée Parrique. « La croissance est une drogue et, comme elle, elle fait du bien dans les premiers instants, mais tue à terme », déclarait Albert Jacquard.

Dans l’Évangile de Luc, Jésus met en parabole un homme qui veut démolir ses greniers pour en bâtir de plus grands afin d’engranger sa récolte trop abondante. « Tu es fou, lui dit Dieu. cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (12, 16-21). Serait-ce le même homme qui, toujours dans l’évangile de Luc, fait bombance tandis que le pauvre Lazare crève la dalle au seuil de son palais (16, 19-31) ?

Inconsciemment, nous croyons qu’avoir plus est toujours synonyme d’être mieux. Nous professons certes le contraire, mais notre agir ne correspond pas à nos convictions. Au lieu d’ajouter l’adjectif soutenable au mot croissance, il faudrait ajouter ceux de conviviale et d’équitable à celui de décroissance, et faire le choix d’une société de post-croissance, c’est-à-dire animée par d’autres valeurs, par l’utopie d’une autre prospérité, d’un autre bonheur.

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