Le bienheureux Rutilio Grande


Notre pays forme des saints ! Ce 22 janvier, le père Rutilio Grande ainsi que deux laïcs seront béatifiés à San Salvador. Ils ont été assassinés à quelques kilomètres de là, le 12 mars 1977. Le père Grande avait étudié à l’institut international Lumen Vitae, situé alors à la rue Washington, à Bruxelles. C’était l’époque où beaucoup de Latino-Américains venaient y suivre un cursus de pastorale et de catéchèse. C’est là que, le 15 août 1964, ce jeune jésuite prononça ses derniers vœux, son engagement définitif dans la Compagnie de Jésus.

Rutilio Grande fut l’ami personnel de Mgr Romero, l’archevêque de San Salvador assassiné en pleine messe le 24 mars 1980 et canonisé par le pape François en octobre 2018. Oscar Romero avait été choisi comme évêque, car il se situait dans la ligne des conservateurs au pouvoir dans ce pays dont la majorité de la population était composée de paysans sans terre. C’est en se recueillant auprès du cadavre de son ami, assassiné par les gens du gouvernement, que Mgr Romero comprit, selon ses mots, que « l’interlocuteur naturel de l’Église c’est le peuple, non le gouvernement ». Il a alors retourné sa veste et s’est mis à lutter pour les droits humains et les droits des plus pauvres. Il est devenu « la voix des sans voix », une icône de cette Église engagée au service de la justice. Le jour de son enterrement, l’armée tira sur la foule nombreuse. Il y eut 35 morts et des centaines de blessés. Dans sa dernière lettre, il avait déclaré : « Nous courons les mêmes risques que Jésus en nous identifiant à la cause des démunis, mais nous sommes heureux d’être à même de le faire. »

C’est donc au chevet de son ami que Mgr Romero a compris. Le père Rutilio Grande, en effet, était imprégné de la lecture des orientations de Vatican II opérée par la Conférence épiscopale d'Amérique latine en 1968 à Medellín, en Colombie. Cette assemblée avait entériné pour le sous-continent américain l’option préférentielle de l’Église pour les pauvres et pour la lutte contre l’injustice sociale.

Avec trois autres jésuites et un prêtre diocésain, il s’était engagé avec passion et talent pour constituer une paroisse qui soit une “communauté́ de communautés” fondée sur la foi profonde des paysans de la région. De là naquirent des communautés chrétiennes de base très actives et prophétiques. Le Père Rulilio et ses proches collaborateurs, engagés au nom de leur foi dans la lutte pour la justice évangélique, opéraient une claire distinction entre le travail pastoral et le militantisme partisan, mais les minorités dirigeantes menacées dans leur pouvoir voyaient en lui un obstacle à éliminer. Ils n’hésitèrent pas sur les moyens.

Avec cette béatification, c’est une des plus belles pages de l’histoire de l’Église en Amérique centrale qui nous revient en mémoire… C’est un rappel qu’être chrétien, c’est vivre dans l’espérance de ce monde nouveau, fait de justice et de fraternité, auquel Jésus donnait le nom de Royaume de Dieu, et être prêt à donner sa vie pour qu’il advienne.



Charles Delhez sj