L’itinéraire d’Élie
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Charles Delhez sj –

J’aime Élie, prophète dans le royaume du Nord, au IXe siècle avant notre ère. Après Salomon, en effet, les douze tribus se divisèrent en royaume de Juda, capitale Jérusalem, et, au nord, celui d’Israël, capitale Samarie. Champion des droits de Dieu et de l’homme, ce prophète est connu pour son opposition au roi Achab et à la cruelle reine Jézabel et à leurs idoles.
Être prophète, rappelons-le, ce n’est pas voir l’avenir, mais lire le présent à la lumière de la foi et en anticiper les conséquences, si rien ne change. « C’est une charge, écrit Anne Lécu dans son récent Élie, aux éditions du Cerf (2025), une véritable charge avec son poids de solitude et de danger, de rejet et de vertige. »
Le cycle d’Élie se situe dans le premier livre des Rois (Ch. 19 à 22). On y lit des épisodes célèbres comme celui de la veuve de Sarepta qui préfère mourir de faim en partageant sa farine et son huile. « Le plus essentiel de nos existences ni ne se compte, ni ne se thésaurise, mais existe au moment même où il est offert, voire perdu », commente la bibliste. Ou comme celui de la résurrection du fils de cette veuve : « Quand tout est perdu, crier vers Dieu et le sommer d’agir, c’est le commencement de l’espérance, note Anne Lécu, car il faut que sa promesse soit vraie. »
L’expérience mystique du prophète à l’Horeb est aussi bien connue : Dieu n’était pas dans le feu ni dans l’ouragan, mais dans le murmure d’un « fin silence » (E. Levinas). Désormais, Élie ne sait plus rien de Celui qui l’a saisi, il entre dans le mystère de la connaissance de Dieu qui ne se laisse connaître qu’en se laissant aimer.
Mais attention. Lire les textes hors contexte les appauvrit. Se contenter du massacre des prophètes des faux dieux, nous engage sur une mauvaise piste, pour le moins. Ce qui importe, c'est le cheminement du prophète. Élie va en effet quitter progressivement sa compréhension de Dieu, du monde et des autres, et abandonner son intransigeance qui n’est pas la volonté de Dieu. À l’Horeb, il prend conscience que la vraie puissance est de renoncer à sa puissance. Quelle différence d’ailleurs entre Élie faisant massacrer 450 prophètes de Baal et Jésus refusant que les apôtres fassent tomber le feu du ciel sur ceux qui ne les ont pas accueillis.
Après son violent succès, Élie s’en va donc au désert et marche 40 jours vers la montagne de l’Horeb. Il connaît le burnout du prophète : « Je ne suis pas meilleur que mes pères. » Il va apprendre le détachement de lui-même, de sa propre légitimation aux dépens de celle de Dieu – « Se forger des idées fausses sur Dieu est aussi impie que de le nier », disait saint Hilaire de Poitiers –, il va cesser de s’attribuer à lui-même les prodiges réalisés. On peut faire beaucoup de bruit pour Dieu, mais ce n’est pas pour cela qu’on est un vrai prophète.
Dans la grotte de l’Horeb, Elie découvre que le Seigneur n’était pas dans le feu, comme l’indique le surtitre du livre d’Anne Lécu, mais dans le fin silence. D’où le sous-titre : Cantate sur le silence de Dieu. « Lorsque s’écroulent et s’effacent les représentations de Dieu que nous nous sommes accordées, nous avons avec Élie un compagnon sûr, capable de nous accompagner dans ce tournant. » Quand nous comprenons enfin que nous ne pouvons avoir une connaissance pleine et entière de Dieu, alors commence la connaissance vraie, au-delà des mots. Merci, Élie !

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