Homélie du 4e dimanche de Pâques
- 30 avr.
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Souvenez-vous : le quatrième dimanche de carême, nous lisions le récit de la guérison d’un aveugle-né par Jésus, une guérison qui déclenchait une abondante polémique. Jésus avait guéri le jour du sabbat, un geste contraire à la loi de Moïse pour les tenants de la pureté religieuse. Un péché donc. Et du péché, il était abondamment question dans ce texte, dès le commencement. Dans le questionnement des disciples : qui a péché, lui ou ses parents, s’il est aveugle de naissance ? Dans le jugement des pharisiens : Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. Et dans leur dernière réplique : tu es dans le péché depuis ta naissance et tu nous fais la leçon ?
Le texte que nous venons d’entendre ce matin est tiré de la discussion qui a suivi entre Jésus et les pharisiens. À ces gens qui se veulent les guides du peuple, les garants de l’application de la Loi de Moïse, qui partagent le peuple entre les purs et les impurs, les justes bénis par Dieu et les pécheurs rejetés, Jésus réplique qu’ils sont davantage aveugles que l’homme qu’ils ont rejeté et mis en dehors de la communauté. Ici il va encore plus loin puisqu’il les traite de voleurs et de bandits. Ils croient savoir quel est le bon chemin, la bonne manière d’aller vers Dieu. En réalité, ils égarent les gens, comme les voleurs qui viennent prendre les brebis pour eux et non pas pour leur maître. Tout ce passage que Jean met dans la bouche de Jésus renvoie pour une bonne part à la situation de la communauté chrétienne du temps de l’évangéliste, où les croyants sont tiraillés entre la foi en Jésus-Christ et la fidélité aux lois de pureté du judaïsme. Vouloir ramener les disciples de Jésus à l’observance de ces préceptes, c’est voler les brebis du Seigneur, c’est les empêcher de trouver la vraie vie.
Mais un détour par l'Ancien Testament nous permet d'aller plus loin. Cette métaphore du berger qui protège le troupeau a servi dans l’histoire d’Israël à désigner le roi qui garde son peuple contre les attaques de l’ennemi. Elle remonte à David, le berger devenu roi de Juda et d’Israël. Elle est reprise par Ézéchiel qui annonce un nouveau David, qui arrachera les brebis à leurs prédateurs. Elle sert bien entendu ici à désigner Jésus, l’envoyé de Dieu, le fils de David, celui qui a vraiment le souci du bonheur de chacun, notamment les plus faibles, les plus rejetés.
Cette relation du berger avec ses brebis va encore plus loin. C’est une relation personnelle, intime, de confiance qui s’instaure. Les brebis acceptent de suivre le berger, de sortir, d’aller là où il les conduit, assurés qu’ils sont qu’il les mènera vers un pâturage. L’image des brebis qui sortent de la sécurité de l’enclos où elles sont enfermées, c’est une évocation des Israélites, qui ont accepté de faire confiance à Moïse et de quitter la fausse sécurité de l'Égypte pour trouver la vraie vie voulue par Dieu. Et c’est donc un paradoxe que de dire à ceux qui se veulent les disciples fidèles de Moïse et de sa loi qu’en agissant comme ils le font, ils ne proposent rien de moins que de retourner à la servitude de l’Égypte, donc de quitter le bonheur voulu par Dieu.
L’image de la porte qui conclut notre passage nous permet d’aller encore un peu plus loin. Jésus ici n’est plus le berger, celui qui a l’initiative, que les brebis ne peuvent que suivre. Il devient la porte que les brebis peuvent franchir pour entrer dans la bergerie, le lieu du salut, une image sans doute de la communauté des croyants, mais qu’elles peuvent aussi franchir dans l’autre sens pour sortir, trouver leur nourriture et donc obtenir la vie en abondance.
L’image des brebis pour désigner les croyants a beaucoup été utilisée dans l’Église où on continue à appeler pasteurs ceux qui ont la charge des communautés. Elle a servi pour justifier une répartition des rôles où certains avaient le savoir (sur ce que Dieu veut) et le pouvoir, et les autres devaient obéir, sans trop réfléchir. D’une certaine manière, elle épousait la manière de voir des pharisiens qui savaient et désignaient le péché des autres, tout en se considérant comme justes. Mais, vous venez de le voir, cette interprétation ne respecte pas le message que Jean nous transmet. Si Jésus est la porte qui mène au salut, c’est parce que son enseignement nous rend libres, libres d’entrer et de sortir. Bien sûr, il nous indique où trouver les pâturages qui nous nourriront mais il ne nous ôte pas notre responsabilité, notre possibilité de choix. Il veut que nous ayons la vie, en abondance. Mais il nous fait confiance pour chercher par nous-mêmes cette nourriture.
Je voudrais pour conclure aller encore un peu plus loin dans la méditation de ce texte. Nous sommes rassemblés ici au nom du Christ et on dit de nous que nous sommes son corps. Depuis que Jésus ne marche plus sur la terre des hommes, il n’a plus d’yeux pour regarder ses sœurs et ses frères, il n’a plus d’entrailles pour être ému par leur détresse, il n’a plus de jambes pour aller vers eux, il n’a plus de mains pour leur porter secours, il n’a plus de voix pour leur adresser l’annonce que Dieu son père les aime. Il n’a plus rien de tout cela si nous-mêmes ne venons pas lui offrir les nôtres. Et quand le texte nous dit que le Christ est porte du salut pour le monde, il ne désigne pas seulement la manière de trouver le bonheur, il nous indique quelle est notre responsabilité pour aujourd’hui, être pour nos sœurs et frères en ce monde la porte vers Dieu. Aujourd’hui notre communauté est un peu déboussolée : nous avons perdu notre pasteur, celui qui nous transmettait l’itinéraire proposé par Dieu. Bien des tentations peuvent nous habiter, chercher ailleurs un autre pasteur, ou aller chacun de son côté, persuadé de connaître seul le bon chemin. Mais ce n’est pas à cela que nous sommes invités. Nous sommes appelés à être corps, à prendre appui sur les qualités et les forces de chacun, à être vivants ensemble. Et cela, non pas pour nous-mêmes seulement, mais aussi et surtout pour que tous aient la vie, et l’aient en abondance.


