Renverser nos certitudes



Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres. C’est, hélas, un fait. Le christianisme n’est pas non plus le seul chemin spirituel, reléguant loin derrière lui les autres religions et traditions. Son originalité, c’est la résurrection du Christ. Mais ce message pascal ne repose pas sur des faits scientifiquement établis. Le centurion avait pu vérifier sa mort, mais qu’est-il advenu du corps de celui qui, deux jours plus tôt, expirait au Calvaire ? Peut-être ses disciples l’ont-ils dérobé. Pourquoi cette fausse rumeur rapportée par saint Matthieu ne serait-elle pas la bonne explication ?

L’acte de foi de Pierre et ses compagnons – “Il est ressuscité, il nous est apparu !” – n’est cependant pas seulement une autre explication, mais une décision de liberté : je me mets dans la mouvance du prophète de Nazareth et fais miens ses choix. Et du coup, il me faut renverser mes certitudes les plus évidentes. Relisons les événements de la Semaine sainte sous cet angle.

Ainsi, qui ne cherche à s’élever à la première place ? Mais voici que, le Jeudi saint, Jésus dit : “Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres.” Notre dynamique habituelle est ici retournée. Si tu veux réussir ta vie, entre dans la logique du service. À force de vouloir nous élever, en effet, nous devenons le siège de la jalousie, de l’envie, de la rancune… et notre humanité se transforme en une immense arène.

Ne sommes-nous pas aussi trop habitués à situer Dieu dans les nuages, au sommet de la puissance ? Le Vendredi saint, nous comprenons qu’il est du côté des exclus, des rejetés, des écorchés vifs, des innocents massacrés. Elie Wiesel, le Nobel rescapé d’Auschwitz, raconte qu’il assista à une pendaison par les SS. Parmi ces victimes, un adolescent agonisa plus longtemps que les autres. “Où est Dieu ?” s’écria quelqu’un. “Où est-il maintenant ?” Et l’écrivain entendit en lui cette réponse : “Il est ici… Il est pendu au gibet.” Quel renversement ! Nous sommes loin d’une religion qui divinise le pouvoir établi.

Et ce matin-là, la tombe était vide. Non parce qu’il n’y avait plus rien, mais trop : la mort ne pouvait enfermer un tel amour. La vie donnée est en effet plus forte que le mal et la mort. Elle s’en est allée fleurir ailleurs. Ce lieu creusé dans le roc et fermé par une pierre n’est donc plus une sépulture, mais un berceau. Jésus ne s’est pas évadé, il rejoint ses disciples par l’intérieur, jusqu’à la fin des temps. Ils pourront mettre leurs pas dans les siens et vivre habités par sa présence.

Quelle espérance ! Si tu cesses de te cramponner à ta propre existence, tu trouveras la vraie vie. N’interroge cependant pas la fleur d’avril pour savoir comment sera le fruit d’automne. Regarde-la simplement perdre ses pétales avec confiance. Ne demande pas à la chenille ce qu’elle ressentira lorsque, ornée de ses ailes, elle papillonnera dans le ciel, mais évite d’écraser la chrysalide. Tout se joue en effet ici et maintenant.

Charles DELHEZ