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Le corps de Jésus et le nôtre


Charles Delhez sj –



La modernité a opéré un déplacement de Dieu vers l'homme, observent les sociologues. Le corps est désormais valorisé au détriment de l'âme, alors qu'il fut jadis méprisé en son nom. Ce dualisme corps-âme est hérité de Platon. Celui-ci voyait le corps comme le tombeau de l'âme et pouvait jouer sur les mots grecs soma et sèma.

Pour la Bible, l'homme est profondément un, mais il peut être approché sous deux angles, celui de sa condition biologique et mortelle, et celui de sa dimension spirituelle et divine. Je suis mon corps bien plus que "j'ai mon corps". Il n'est donc pas un objet que je posséderais, un objet de plaisir, manipulable, transformable par les technosciences, voire dépassé par le Transhumanisme. Il est nous-mêmes, vu sous l'angle de notre fragilité. Mon corps est le lieu de mon devenir, il est ma personne visible, située quelque part, à un moment précis.


Dans ses lettres, saint Paul parle du corps psychique et du corps spirituel – que l'on traduit parfois par corps périssable et corps impérissable. Et dans son prologue, Jean va jusqu'à dire que le Verbe, la Parole de Dieu, s'est fait chair, il s'est incarné, ce que l'on proclame encore dans le Credo. Le corps humain en acquiert une incroyable noblesse. L'Écriture sainte accorde au corps "une valeur qu'aucune religion n'avait osé lui accorder[1]", insiste Xavier Lacroix. Saint Paul ne dira-t-il pas que ce corps est le temple de l'Esprit ?

Le christianisme est donc la religion de l'Incarnation. Que Dieu se soit fait homme est en effet grandiose. Mais cette foi a dû s'exprimer dans la culture de son temps marquée par des conceptions négatives du corps. Ainsi le néoplatonisme, le stoïcisme, le manichéisme, la gnose… Le philosophe Celse, par exemple, se moquait des chrétiens, les qualifiant de "peuple qui aime le corps". À l'époque, c'était l'âme qu'il fallait aimer.

Ce corps, nous le retrouvons tout au long de la passion. Déjà le Jeudi saint, Jésus prend le pain en main, le partage, comme on prend sa vie en main, et le donne en disant : "Ceci est mon corps livré pour vous." Traduisons : Ceci, c'est ma personne, c'est moi-même que j'offre pour vous. Le Vendredi saint, nous voyons ce corps, qui a été crucifié, être déposé dans un tombeau. Quand, au troisième jour, le premier de la semaine, des femmes s'en vont pour embaumer le corps de Jésus, elles ne le trouvent pas. Où est-il ? La réponse sera donnée par les apparitions aux femmes et aux disciples. Les évangélistes soulignent cependant que le corps du Christ ressuscité, s'il est bien réel, n'est plus soumis aux mêmes conditions d'existence. Ce n'est plus un corps périssable[2], dirait saint Paul, mais un corps de gloire, un corps spirituel.

L'histoire ne s'arrête pas là. La résurrection se prolonge en nous. Notre corps sera aussi transformé en corps de gloire, spirituel, incorruptible, selon la vision de Paul. Quand on parle de la résurrection de la chair, il ne s'agit en effet pas d'un concept matériel ou biologique. Ce qui traverse la mort, c'est tout ce que nous avons vécu, comme personne, dans la chair. Ainsi, Jésus ressuscité montre ses plaies, traces de son amour, de sa vie offerte jusqu'au bout. Nous pourrons nous présenter à Dieu tels que nous sommes devenus au fil du temps, grâce à tous nos gestes d'amour. "Semé corps périssable, il ressuscite corps spirituel", écrit l'apôtre aux Corinthiens. Quelle espérance !

[1] Xavier Lacroix, Le corps de l’esprit, Collection Foi vivante, n° 416, p. 101. [2] Traduit aussi par corps animal, biologique, psychique. Le corps spirituel est aussi traduit par corps impérissable.


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