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La chance des limites

Charles Delhez sj —

« Il y a des limites, non ? », s’écrie la maman ou le papa exaspérés. Il faut en effet en mettre pour mener à bien l’éducation, tout simplement parce qu’elles font partie de l’humaine condition. L’artiste, pour réaliser son tableau, utilise une toile et veille à ne pas laisser son pinceau sortir de ses bords !

Limites et règles offrent un espace à l’autre pour exister. Il n’y a pas que moi. L’autre est « la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance », écrit Christiane Singer. Mais le prochain est aussi une chance pour ma liberté. Sans lui, elle tourne en rond. La liberté commence en effet quand je rencontre mon frère et que je suis invité à entrer en relation avec lui, à « créer des liens ».

Toutes les civilisations ont compris cette nécessité des normes. Le triple interdit du meurtre, de l’inceste et du mensonge est fondateur de notre humanité. Les mythologies de toutes les cultures racontent une chute originelle, une fatale transgression primordiale.

Le transhumanisme est habité par le désir de supprimer toute limite. Laurent Alexandre, dans La mort de la mort (2011), envisage que l’on doublera l’espérance de vie d’ici la fin du siècle et rêve d’une condition humaine débarrassée de la mort. Les nano-technosciences travaillent à pouvoir transférer le contenu du cerveau dans des machines pour gagner une certaine immortalité.

Ne serait-on pas occupé à rejouer la scène d’Adam et Ève ou celle de Prométhée, à tomber dans l’hybris, selon le mot grec, dans l’orgueil, la démesure ? Dans le film de science-fiction Transcendance (2014), on peut entendre cette exclamation : « Nos amis ont franchi une limite. Ils ne se rendent pas compte du danger. » Ce danger est peut-être tout simplement qu’il n’y ait plus aucune limite.

L’immortalité des dieux de l’Olympe symbolise ce que nous ne pouvons chercher à devenir sans sacrifier notre humanité. La mort nous permet de rester humain. Elle nous offre l’opportunité de pouvoir donner notre vie pour un autre, celle aussi de laisser la place aux générations suivantes. Elle donne une certaine urgence à l’instant présent. Nous avons une histoire à écrire « ici et maintenant », une seule. S’il n’y avait pas de fin, on pourrait se contenter d’un brouillon, remettant toujours à plus tard le trait final qui signe le chef d’œuvre. « Il est plus facile d’ajouter un vers, fût-il superbe, à son poème que de le terminer », disait le Zarathoustra de Nietzsche.

La nature elle-même est victime de notre démesure. Nous lui faisons franchir des seuils irréversibles, entraînés que nous sommes par la logique effroyable d’un capitalisme ultralibéral qui ne sait s’arrêter. C’est bien pour cela qu’il ne durera plus longtemps, à en croire des auteurs de plus en plus nombreux. Le pape, dans son encyclique Laudato si’, dénonce le progrès indéfini et le marché sans règle comme des mythes de la modernité.

La « faute originelle » ne consisterait-elle pas précisément à ne voir que le côté négatif des limites, à considérer qu’elles nous empêchent de vivre ? Or, sans elles, nous ne pouvons vivre. Elles ne sont en effet pas une brimade, mais une chance. Le vers alexandrin a des règles très strictes, mais elles permettent de si beaux poèmes ! Les berges conduisent le fleuve à l’océan.


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