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« Ici et maintenant » !

Charles Delhez sj —

« Ici et maintenant », l’expression court les rues. Il s’agirait d’habiter l’instant présent et rien que lui. C’est un peu court. La beauté de l’instant présent est d’être bien ajusté à son passé, sans culpabilité morbide ni nostalgie idéalisante, et orienté vers un avenir, sans idéalisme forcené ni optimisme béat. Ce qui fait l’homme, selon Jean-Jacques Rousseau, c’est précisément sa faculté de se perfectionner, c’est d’espérer être meilleur demain qu’aujourd’hui ou hier. Le temps est une dynamique.

Certes, comme l’écrit Valérie Perrin, dans Changer l’eau des fleurs (Albin Michel, 2018), « le passé est le poison du maintenant. Ressasser, c’est mourir un peu ». Le passé est alors une chaîne au lieu d’être un tremplin. Une autre attitude que la rumination mortifère est cependant possible. On a, il est vrai, abusé de l’examen de conscience pointilleux et cela a engendré des générations de scrupuleux. Mais on ne peut nier que bien et mal sont deux chemins différents et que, séduits par des sirènes qui nous éloignaient de l’idéal qui nous habite, nous avons emprunté parfois le mauvais chemin.

Le psychiatre Christophe André, dans La vie intérieure (L’Iconoclaste, 2018), invite pourtant à revenir à cet examen et à nous demander régulièrement si l’on navigue toujours au plus près de nos choix et de nos valeurs, ou si l’on s’en est trop écarté. Ce n’est pas parce qu’on en a abusé hier qu’il faut le rejeter aujourd’hui. Après un repas où j’ai été trop gourmand, dois-je renoncer désormais à toute nourriture ?


L’instant présent est aussi tendu vers demain. Anne Franck n’aurait pas pu tenir dans sa cachette secrète si elle n’avait pas été habitée par l’espoir de lendemains plus beaux. « Quand je regarde le ciel, écrit-elle, je pense que tout finira par s'arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. » Le présent peut en effet être une prison ; c’est alors qu’il nous faut voir, dessous la porte, un rai de lumière qui, tout en illuminant déjà l’instant que je vis, me permet de continuer à croire en demain. Espérer, c’est croire qu’il y a toujours une sortie, une autre manière de voir la situation qui, pour le moment, paraît inextricable.

Il faut aussi pouvoir se donner un but. L’escalade de l’Everest est animée par la beauté que l’on espère voir au sommet. Mais attention ce qui nous met en route ne doit pas être un objectif uniquement personnel, comme s’il n’y avait que moi qui existais. Cela concerne toute l’humanité. C’est en cordée qu’il faut arriver au but. L’espérance, ce « goût de l’avenir » (Max Weber), est nécessairement solidaire ou elle n’est qu’un opium, un optimisme facile.

Pas question cependant de refuser de se faire plaisir dans l’instant présent. Vivre sans plaisir est quasi impossible. Il est d’ailleurs associé à tous les actes importants. Mais s’il est un bon serviteur, il est un mauvais maître : il accompagne les démarches importantes de la vie, comme boire, manger, se reproduire, mais s’il en est la seule motivation, on tombera vite dans l’excès. Il ne faudrait pas non plus que, les difficultés se présentant, nous renoncions à poursuivre le chemin. Voilà la sagesse : unifier le passé et le futur dans un instant riche de sens.

Reste une question : n’y aurait-il pas Quelque chose, Quelqu’un, une Présence qui transcende l’instant et l’enveloppe ?


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