Croire en l’homme


" Croyez-vous en Dieu ? – Non, mais je crois en l’homme. » Cette réponse me surprend à chaque fois. Il m’est plus facile de croire en Dieu, que je ne vois pas, mais dont je peux apercevoir des traces, qu’en l’homme dont je vois trop souvent la turpitude, la méchanceté, l’orgueil.

J’irais jusqu’à dire : je crois en Dieu, malgré l’homme. Bigre, que le mal peut être inventif et pervers, cruel et meurtrier ! Hélas, l’actualité me donne une fois de plus raison. Et il n’y a pas que ce qu’on lit dans les journaux, mais aussi ce dont on est témoin trop souvent. Le mal est champion dans l’art de se cacher et de préserver les apparences. Je ne suis bien sûr pas sur le banc des meilleurs, tandis que les méchants du fond de la classe seraient les autres.

Croire en l’homme est un acte de foi peut-être plus difficile que de croire en Dieu. Mais je veux le poser. « Dieu vit que cela était très bon », affirme la Bible dès la première page, après avoir créé l’être humain homme et femme, « à son image et à se ressemblance[1] ». Incroyable ! Cette ressemblance est parfois si défigurée. Je veux cependant faire mienne cette phrase qui ouvre la Bible. Elle est un cri d’espérance. Elle invite à ne jamais désespérer au sujet de l’homme, cette créature qui ne semble pas à la hauteur des responsabilités qui lui ont été confiées.

En ce début de Carême, je me souviens d’Etty Hillesum, cette femme juive, morte à Auschwitz à la fin 1943. Son chemin spirituel, relaté dans son journal intime[2], est impressionnant. En quelques mois, elle passe de l’athéisme de fait à une foi et un amour pour Dieu qui l’ont conduite à des sommets de générosité. « Si j’aime les autres avec tant d’ardeur, écrit-elle, c’est qu’en chaque être, j’aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j’essaie de te mettre au jour dans le cœur des autres, mon Dieu[3]. » Il faut de bons yeux pour y arriver, ceux de la foi. Celle-ci consiste précisément à faire sien le regard d’espérance de Dieu sur l’homme.

En une période plus troublée encore que la nôtre, elle ose croire en Dieu pour pouvoir croire en l’homme. Et elle comprend que le premier lieu de notre action, c’est nous-mêmes. Elle nous invite à « défricher en nous-mêmes de vastes clairières de Paix et les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette Paix irradie vers les autres[4] ». Ce qui est en mon pouvoir, c’est tout d’abord moi-même, peu de chose dira-t-on ! Certes, mais commençons par là.

Le Carême tombe donc à point nommé pour me remettre en conversion, pour traquer en moi tout germe de mal, et surtout, pour cultiver le bien, la gratuité, la bonté, la générosité. 40 jours pour prendre conscience que c’est à nous de sauver le projet de Dieu : « Il m’apparaît de plus en plus clairement, à chaque pulsation de mon cœur, disait-elle encore à Dieu, que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous[5]. » Aider Dieu ! Pas moins que cela. Telle est notre étonnante liberté.

Charles Delhez sj

[1] Genèse 1, 31 et 27. [2] Du 8mars 41 au 12 octobre 42. [3] 15 septembre 1942. [4] 29 septembre 1942. [5] 12 juillet 1942.