« A quoi bon moi ? »
- Michel
- 24 sept. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2025

Charles DELHEZ sj —
Celui qui commence à lire un livre voit petit à petit le nombre de pages diminuer jusqu’à ce qu’il tourne la dernière et referme le livre. En science, c’est le contraire. Le scientifique n’est jamais à bout de sa tâche. Il fut un temps où on le croyait. L’atome semblait être ce qu’il n’y avait pas moyen de diviser davantage, selon l’étymologie grecque du mot. Les philosophes atomistes professaient que tout s’expliquait par leurs assemblages au gré du hasard. Tout est finalement matière…
Et pourtant, il y a de l’esprit, ne fût-ce que le mien qui écrit ces lignes. Et, du coup, celui de ceux qui me lisent. On aurait pu imaginer cet esprit parfaitement adapté au monde dont il est issu, capable de comprendre toutes choses. Eh bien, non ! Plus qu’une machine à réponses, il est d’abord une question. Qui n’a pas été un jour confronté aux « pourquoi ? » incessants des enfants ? « Pourquoi ceci, pourquoi cela, et encore pourquoi ? » En science – comme en philosophie ou en théologie, d’ailleurs –, les questions sont plus nombreuses que les réponses. Et pourtant, il y a des réponses. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a moyen de se poser encore des questions. Vous me suivez ?
La matière a donc accouché du spirituel, cet incessant questionnement. Ne serait-ce pas parce la matière elle-même est spirituelle ? dirait Teilhard de Chardin. Au fur et à mesure que l’évolution progresse, les questions deviennent plus conscientes. Au cours de l’histoire de la pensée, nombreux sont les courants, à commencer par celui de Platon, qui déclaraient la matière mauvaise, prison de l’esprit, dégradation de l’harmonie primordiale. Ne devrait-on pas dire l’inverse : la matière est bonne puisque qu’elle a pu, en se complexifiant, accoucher de l’esprit ?
Mais il y a encore plus fort. Dans son roman Petites scènes capitales, Sylvie Germain met en scène Lili, une fillette de 9 ans qui n’a pas connu sa maman, se contentant d’interroger les photos qu’elle voyait d’elle. Un jour, au cours d’une promenade, elle vécut comme une cassure. « La stupeur de sa présence au monde, tout en restant de même nature, se déplace, ce n'est plus son origine qui l'intrigue — avant, j'étais où? J'étais qui, j'étais quoi? Avant ma naissance, avant ma conception, avant mes parents, et encore avant, indéfiniment avant ?... —, mais carrément le pourquoi de sa présence. Pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je moi, en vie, telle que je suis, en cet instant ? Qu'est-ce que je fais là sur la terre ? À quoi bon ? Oui, à quoi bon exister ? À quoi bon moi[1] ? » [fin de citation].
L’être humain, qui se croit dépositaire de la plus belle forme d’esprit, sans en avoir le monopole pourtant – on parle aujourd’hui de cognition animale –, pourrait se résumer en une question qui efface toutes les autres : qui suis-je ? Cette question semble même le définir. « Qu'est-ce qu'un homme ? Celui qui se pose cette question, justement », écrit Éric-Emmanuel Schmitt. L’évolution a donc engendré un être inquiet au sujet de sa propre identité. Cette question pointe cependant vers une réponse qui a la fois nous échappe et nous rassure. « Je suis qui je suis », dit Dieu à Moise. Le dernier mot est à Dieu, pure conscience au-delà de la matière. C’est de lui que nous tenons notre identité et c’est en lui que celle-ci trouvera son plein accomplissement.
[1] Sylvie GERMAIN, Petites scènes capitales, Paris, Albin Michel 2013, p. 45.

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