Humaniser ce qu’il est possible d’humaniser



Le chrétien ne vit pas dans deux mondes distincts, celui du quotidien et celui des églises, celui du boulot et celui des sacristies. Il emporte avec lui l’Évangile comme un escargot, sa maison. Jusque dans le “business”, il œuvre pour qu’advienne le règne de Dieu. Non pas bien sûr en prêchant à tout bout de champ, jusqu’à lasser, mais en humanisant ce qu’il lui est possible d’humaniser. “La gloire de Dieu, disait saint Irénée, c’est l’homme vivant.” Faire vivre l’homme, c’est donc travailler pour la gloire de Dieu.

Ce qu’il lui est possible d’humaniser ! Attention cependant à ne pas trop vite restreindre le champ du possible. On ne peut accueillir toute la misère du monde ! Bien sûr. Mais de là à se barricader ! Il ne faut pas non plus viser trop large, au-delà du possible. Bien des situations échappent à notre emprise. La zone de manœuvre est limitée. Je ne puis à moi seul porter tous les maux et sans cesse culpabiliser. “Il s’agit de se concentrer sur notre cercle d’influence plutôt que sur celui de nos préoccupations”, explique Stephen Covey, dans Les 7 habitudes des gens qui réussissent. Là où je suis, que puis-je faire pour que le monde soit plus humain ?

Ni minimaliste, ni utopiste, ni puriste non plus. “Les anges ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains”, a-t-on dit. Mais quand on en a, elles sont souvent enduites de cambouis, car nous sommes pris dans ce monde qui est loin d’être parfait. Nos actions seront toujours ambiguës, plus ou moins complices, mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Le chrétien refusera cependant d’entrer tête baissée dans la logique du requin. Il y a des compromis qu’il ne pourra accepter — comme d’ailleurs tout homme qui s’est donné une échelle de valeur. Humaniser suppose que l’on refuse tout ce qui déshumaniserait de manière radicale. Ce serait d’ailleurs nous renier nous-mêmes.

Saint Paul, déjà âgé et en prison, fit la rencontre d’un esclave fugitif, Onésime, qui, à son contact, se convertit et reçut le baptême. L’apôtre lui demanda pourtant de retourner chez son maître Philémon, chrétien lui aussi, mais il lui remit une lettre dans laquelle il demandait à ce maître d’accueillir son esclave comme un frère. Il n’était en effet pas du ressort de Paul, simple citoyen romain en prison, d’abolir l’esclavage. Mais, à l’intérieur même des structures sociales d’alors, il invitait Philémon à une conversion profonde, à un changement de regard. Cela était en son pouvoir. Des siècles plus tard, l’esclavage s’écroulera, miné de l’intérieur. Comment en effet garder en esclavage celui que l’on considère comme son frère ?

C’est en humanisant dès aujourd’hui ce qu’il m’est possible d’humaniser là où je suis que, petit à petit, la société changera. Chacun est donc renvoyé à sa conscience. “Dieu divinise ce que l’homme humanise”, répétait le Père François Varillon. Le règne de Dieu enfin accompli sera la transfiguration par Dieu de tout ce que nous aurons vécu dans l’opacité de notre pèlerinage terrestre.

Charles Delhez sj