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Homélie des funérailles du père Étienne Amory


Luc 10, 21 À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.

22 Tout m’a été remis par mon Père. Personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »

23 Puis il se tourna vers ses disciples et leur dit en particulier : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez !

24 Car, je vous le déclare : beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous-mêmes voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. »


Que cet Évangile est bien choisi ! Il dit l'essentiel de la vie du père Étienne : sa foi en Dieu et en Jésus. Dans ce passage évangélique, voici que Jésus lui-même exulte de joie, lui qui est venu révéler son Père aux tout-petits. Bienheureux Étienne qui a su garder son cœur d'enfant pour accueillir cette révélation. Il ne se prenait pas pour un savant ni pour un sage à la manière de ce monde. Le cœur de sa vie était la tendresse de Dieu et l'amitié de Jésus. Et comme Jésus, il exultait quand il voyait Dieu se révéler. Assurément, il a su être compagnon de Jésus, selon le vrai nom des jésuites, et découvrir en lui le visage du Père !

Étienne lui-même révélait Dieu par la joie dont il rayonnait, par l'accueil dont il était capable, par son enthousiasme. Ses gestes, ses paroles, son regard faisaient signe vers Celui qui est à la source de tout. "C'est la personne la plus enthousiaste que j'aie vue", disait quelqu'un lors de la préparation des funérailles. Le père général des Jésuites, le père Arturo Sosa, utilise beaucoup l'expression “vie-mission” quand il parle aux jésuites. C'est en effet toute la vie du jésuite qui doit être missionnaire. Il ne s'agit pas de faire ses heures, mais d'être soi-même mission par toute son existence. "Il avait une mission qu'il incarnait complètement. Il incarnait la foi et les valeurs", ai-je pu encore entendre. Et je le confirme. En lui, tout était ordonné vers l'annonce de Jésus et de son Évangile.

Encore fallait-il trouver les mots d'aujourd'hui pour l'annoncer, les mots du cœur. Étienne y excellait. Il regrettait parfois de ne pas être un intellectuel. C'est précisément cela dont je me réjouirais. Non que les intellectuels soient inutiles. Il faut honorer les exigences de notre raison. Mais le mystère de Dieu est tellement plus ample que nos discours. La dimension poétique et artistique (il aimait tant son piano) qui caractérisait Étienne était bien précieuse pour dire ce mystère de Dieu. “Il nous a appris à célébrer, il nous a appris les rites", ai-je aussi entendu. Et j'en suis moi-même un des bénéficiaires.

Je me souviens de cette session de Mozet qui rassemblait une centaine de jeunes de mon âge (je devais avoir 18 ans). Quelle célébration finale ! Étienne, un peu à la manière de Jésus, s'est mis à exulter : il s'est lancé dans une préface, cette première partie de la prière eucharistique qui précède l'acclamation du Sanctus. Il improvisait, il laissait son cœur déborder. Et quand le Sanctus est arrivé, il nous a invités à danser. Le jerk était alors à la mode. Je vois encore cette petite esplanade et tous ces jeunes (dont moi) dansant au rythme du Sanctus. Quand on exulte, en effet, c'est tout le corps qui danse. Pour lui, la célébration était une fête et non une obligation dominicale.

Dans toutes ses missions, il a voulu transmettre ce qu'il en avait découvert dans la foi. Il était particulièrement attentif aux jeunes. Je me souviens de cette dernière rencontre avec les jeunes de Blocry, au moment où il me passait la main. Ils étaient réunis dans la salle de La Charnière, il était au milieu deux et il répondait à leurs questions. Je me rappelle aussi son rayonnement au cœur de l'unité scoute, la 26e, les célébrations si vraies qu'il offrait à ces jeunes.

Dans l'église de Blocry, de ces jours-ci, il y a une grande photo où l'on voit des scouts tous en cercle, se tenant par les épaules, et Étienne parmi eux. Il était en effet un rassembleur, veillant à donner à chacun sa place. Il avait l'art de déléguer. Il m'a demandé de lui succéder, m'a-t-on dit, parce que, pensait-il, j'étais quelqu'un de fort occupé. Au moins, je ne prendrais pas la place des laïcs !

Étienne avait l'art d'accueillir. Lorsque la sonnette de la porte venait interrompre brusquement son travail, il descendait en grognant. Cette "grognothérapie", selon le mot qu'il avait inventé, évacuait son énervement. Et puis intérieurement, il se demandait : "Seigneur, quel est ton visage ?" À Blocry, il était proche de tous et particulièrement attentif à la cité sociale du Bauloy qui est au cœur de la paroisse. Il ne faisait pas de différence entre les gens et il se voulait sur pied d'égalité avec chacun. Au cœur de la première lettre de saint Jean lue avant l'évangile, nous trouvons cette phrase qui résume toute la foi chrétienne : "Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour" (1 Jn 4, 8). Si l'on veut connaître Dieu nous dit saint Jean, il faut aimer. Étienne a mis cette phrase en pratique.

Par toute sa vie, Étienne a cherché le visage de son Seigneur. Au cœur de la nature, en marchant, et dans toutes les rencontres. Même dans les épreuves, et celle de ces dernières années fut longue. Mais il avait la capacité de les traverser et d'accueillir la paix après un combat mené généreusement.

Que retenir de tout cela ? Tout d'abord, la foi d'Étienne dans le Père et en Jésus. Aujourd'hui, on parle beaucoup des valeurs chrétiennes. Il les a vécues, ayant notamment cette capacité de pardonner et de demander pardon, de partager, d'accueillir, d'aimer tout simplement. Mais si on coupe ces valeurs de leur source, elles finissent, comme des fleurs dans un vase, par se faner. La prière, la relation à Dieu, la liturgie les enracinent ces valeurs et leur donne une note de joie. Étienne ne l'a pas oublié.

Ensuite, dans l'histoire de notre Église si chahutée de nos jours, je me réjouis de la trace que le prêtre et pasteur qu'était Étienne a laissée. Il était un homme libre (parfois provocateur ou inconscient, a-t-on dit), un éclaireur, un devancier, un veilleur. Veilleur, où en est l’aurore ? est d'ailleurs le titre de son livre préfacé par le cardinal Danneels.

On raconte qu’un jour, il y a très longtemps, les animaux décidèrent d’aller à la rencontre de Dieu, sur l’endroit le plus haut du monde que seul l’escargot connaissait. Le petit animal leur montra donc le chemin. Il laissait derrière lui une trace brillante, bien visible, de nuit comme de jour. Tous arrivèrent ainsi en vue de la montagne. « On y est, escargot », dirent les autres animaux. Mais l’escargot ne répondit rien. Ils se hasardèrent à frapper légèrement sur sa coquille. Pas de réponse. L’escargot était mort. Mais il avait donné tout ce qu’il pouvait, il avait donné tout ce qu’il avait – une trace lumineuse et brillante — pour montrer aux autres le chemin vers Dieu.

Je terminerai en citant cette phrase de l'autre soir : "Il m'a appris la résurrection des ici-bas." C'est le plus beau message. Puissions-nous continuer à être des vivants de cette vie qu'il goûte maintenant en plénitude. Merci, Étienne !

Charles Delhez sj, curé de Blocry

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