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Comme des fleurs coupées…


Charles Delhez sj –



Les valeurs dites chrétiennes sont souvent évoquées aujourd'hui, comme si elles étaient le seul lien qui nous relie encore à notre passé religieux. Mais elles ne sont plus le monopole du christianisme et la dimension transcendante, leur enracinement spirituel et religieux sont passés sous silence. Or, dirait le philosophe Paul Ricœur, "abstraitement séparées de l'expérience spirituelle qui les fonde, les valeurs sont comme des fleurs coupées dans un vase". L'essayiste Jean-Claude Guillebaud craint aussi qu'elles soient mises en péril si l’on tranche "le fil qui les relie de siècle en siècle à leur matrice originelle[1]".

Si, dans la ligne chrétienne, il fallait résumer cet ensemble des valeurs, c'est le mot amour qui viendrait sous notre plume. Le déséquilibre de l'amour, dirait le pape François. Écoutons-le : "Alors que nous essayons de rester dans l’ordinaire des raisonnements utilitaires, Jésus nous demande de nous ouvrir à l’extraordinaire, à l’extraordinaire d’un amour gratuit ; tandis que nous essayons toujours d’équilibrer les comptes, le Christ nous stimule à vivre le déséquilibre de l’amour[2]."


Les valeurs sont les multiples facettes de l'amour et la seule mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure. Il s'agit donc de bien plus que de conseils qui nous permettraient une coexistence pacifique. Cet "excès", ce surplus, peut nous apparaître hors de portée. En Jésus de Nazareth, le chrétien reconnaît sa mise en œuvre au-delà de l'expérience si limitée que nous en avons. Au cœur même de notre humanité, quelqu’un a aimé comme on n’a jamais aimé. Il nous a ainsi permis de croire en la possibilité de cet amour. Il l'a vécu. Pourquoi pas nous? Et il nous assure de sa présence pour nous accompagner sur ce chemin escarpé.

Mais quand donner sa vie semble être la perdre, y a-t-il encore un horizon ou bien débouchons-nous sur le néant ? Y aurait-t-il une énergie capable de traverser la mort ou bien cet amour hors mesure devra-t-il s’avouer vaincu ? "L’amour extraordinaire du Christ n’est pas facile, dit encore le pape, mais il est possible parce qu’il nous aide lui-même en nous donnant son Esprit, son amour sans mesure." Cet Esprit est dès aujourd'hui une avance sur cette vie en plénitude qui nous attend, il traverse la matière et la transfigure. Le monde visible, un jour, prendra fin, mais l'amour demeurera. Nous saurons enfin ce qu'aimer veut dire. Nous n'aurons pas aimé en vain.

Le croyant, au cœur même de son agir, perçoit ces valeurs comme un appel venant de plus loin que lui et le conduisant bien au-delà de lui-même, jusqu'au don de sa vie, comme en temps de guerre, par exemple, lorsqu'on risque sa vie pour la liberté de son peuple. Il entend en elles le chant d'une source, de Celui qu'à la suite de Jésus, il appelle "Père" et dont l'Esprit planait sur les eaux dès la genèse de ce monde.

Il y a l’instinct de conservation, l’instinct de reproduction, certes. Mais il n'y aurait-il pas aussi un instinct des valeurs qui lui n'aurait rien de biologique ? Cet "instinct" ne serait-il pas la trace de "ce que les hommes appellent Dieu", selon l'expression de St Thomas d’Aquin ? Nos valeurs sont en effet enracinées en Dieu, réalisées en Jésus et portées par l’Esprit Saint. De cela, le Nouveau Testament transpire. On aura reconnu dans ce petit développement la foi chrétienne en Dieu qui est Père, Fils et Esprit.

[1] Jean-Claude Guillebaud , Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel 2007, p. 66. [2] Pape François, Angelus du 19 février 2023.


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